Faut-il investir dans le fonds Entreprises de Bpifrance ?

20 octobre 2020

Fin septembre, Bruno le Maire a dévoilé un fonds commun de placement (FCP) géré par Bpifrance et dans lequel les particuliers peuvent investir. Le ministre surfe sur la vague de patriotisme économique pour drainer l’épargne des particuliers vers les entreprises françaises.

Mais contrairement à ce que la communication pourrait laisser entendre, il ne s’agit pas de lever des fonds pour réaliser des investissements dans ces entreprises mais de souscrire à un fonds déjà existant. Si l’initiative nous paraissait intéressante au départ, elle nous paraît l’être beaucoup moins pour les épargnants telle qu’elle est proposée aujourd’hui.

Logo Bpifrance Entreprises I

Que contient le fonds Entreprises 1 de Bpifrance ?

Un fonds déjà constitué

La première clarification importante à apporter est qu’il s’agit d’un fonds déjà constitué. Concrètement, Bpifrance a déjà investi dans ces sociétés et vous propose d’acquérir des parts de ce fonds : “le portefeuille d’actifs du fonds Bpifrance Entreprises 1 est une quote-part des investissements réalisés entre 2005 et 2016 par la Société de Gestion”.

Ainsi, vous rachetez à Bpifrance des parts d’un fonds déjà constitué, votre argent ne sera pas de l’argent frais injecté dans les entreprises pour contribuer à leur développement ou les aider à surmonter la période actuelle.

 

Un fonds de fonds, pas de l’investissement direct

Autre aspect important à souligner, vous investissez dans un fonds qui est lui-même investi dans différents fonds d’investissement partenaires de Bpifrance. Ce sont ces derniers qui ont investi dans les sociétés incluses dans le fonds proposés aux épargnants. Il s’agit donc de ce qu’on appelle dans le jargon un “fonds de fonds”, et non pas d’investissements directs gérés par Bpifrance. Comme nous le verrons plus tard, cela implique des intermédiaires supplémentaires et des frais de gestion plus élevés pour les épargnants.

 

1 500 entreprises variées

Le fonds proposé par Bpifrance permet d’investir indirectement dans 1 500 entreprises variées, avec donc une diversification importante en termes de stades de développement, zones géographiques ou secteurs. Voici les principales informations fournies par Bpifrance dans la plaquette d’information au public. 

 

– Différents stades de développement

Le capital risque et le capital transmission représentent plus de 60% du portefeuille :

Fonds bpifrance - répartition par stade de développement
Source : Plaquette Bpifrance
 
 

Quelques définitions pour y voir plus clair :

  • Capital risque : investissements dans des startups ou sociétés en forte croissance mais généralement pas encore rentables
  • Capital développement : investissements dans des sociétés un peu plus avancées qui se développent sur de nouveaux marchés ou produits
  • Capital transmission : investissements dans des sociétés généralement matures qui sont rachetées par un nouvel acquéreur
  • Capital retournement : sociétés en difficultés reprises par un nouveau propriétaire mettant en place une nouvelle stratégie pour sauver l’entreprise

 

– Des investissements plus ou moins récents

L’essentiel des investissements a été réalisé entre 2015 et 2018, donc dans un contexte très différent de la situation actuelle.

Fonds bpifrance - répartition par année
Source : Plaquette Bpifrance

 

– Des sociétés essentiellement françaises

Investissement patriotique mais pas uniquement : les sociétés françaises représentent plus des deux tiers des entreprises dans lesquelles les fonds partenaires ont investi.

Fonds bpifrance - répartition géographique

Source : Plaquette Bpifrance 

 

– Des secteurs très variés

Le fonds proposé est plutôt bien ventilé entre les différents secteurs d’activité. La tech est la mieux représentée avec 25% des investissements, devant les biens de consommation et l’industrie.

Fonds bpifrance - répartition sectorielle
Source : Plaquette Bpifrance
 

Malheureusement, la description du fonds s’arrête là. Le document mentionne uniquement 8 sociétés mais aucune liste des 1 500 sociétés ou même des 100 investissements les plus significatifs n’est fournie. Aucune information financière sur les sociétés dans lesquelles vous investissez n’est donnée.

 

Les conditions d’accès

A travers ce placement, le gouvernement veut notamment démocratiser l’investissement non coté et en particulier dans les entreprises françaises. Le fonds est donc accessible avec un montant minimum de placement de 5 000€, bien inférieur au montant généralement requis par les fonds de private equity.

Les actions non cotées sont un investissement de long terme peu liquide, et sans surprise, les fonds placés seront bloqués pour une durée de 6 ans (et pouvant aller jusqu’à 7 ans).

Le fonds est décliné en différentes parts qui permettent d’y avoir accès via le PEA-PME, certains contrats d’assurance-vie ou encore certains Plan d’Epargne Retraite.

Le niveau de risque indiqué dans le document d’information (DICI) est de 7/7. En effet, le non coté est le segment le plus risqué pour un investissement en actions. Ce type de placement s’adresse donc à des investisseurs prêts à prendre un risque significatif sur une partie de leur épargne. 

 

Les atouts de ce placement

Le principal atout de ce placement est le niveau de diversification. Contrairement aux fonds de private equity classiques, limités à 10/20 investissements, le fonds proposé par Bpifrance permet de répartir le risque sur 1 500 sociétés.

Nous pouvons également souligner l’accessibilité du fonds, avec un ticket d’entrée à 5 000€, mais c’est à double tranchant. Nous craignons en effet de voir des épargnants souscrire à ce fonds qui représenterait une partie significative de leur patrimoine alors que le private equity est plutôt un placement de diversification. Plus risqué que l’investissement en actions cotées, il ne devrait pas représenter plus de 10% d’un portefeuille d’investissement. 

 

Pourquoi nous n’investirons pas dans le fonds Entreprises de Bpifrance

Des frais très élevés

C’est LA mauvaise surprise de la plaquette de présentation du produit. Avec des frais de gestion annuels maximum de 3,92%, ce produit pourrait se révéler très coûteux. C’est malheureusement la contrepartie du choix d’un fonds de fonds très diversifié impliquant de nombreux intermédiaires, et des commissions prévues pour rémunérer les distributeurs (assureurs, conseillers en gestion de patrimoines, etc.) et s’assurer un succès commercial.

 Fonds bpifrance - description des frais

Source : Plaquette Bpifrance 
 
 

Pas assez de transparence sur les investissements

Le document de présentation du fonds n’est pas assez transparent sur les investissements réalisés. Nous disposons uniquement d’informations “détaillées” sur 8 investissements (sur 1 500 !) et aucune information financière. S’il est évidemment difficile de fournir des informations détaillées sur les 1 500 sociétés, il aurait été souhaitable d’avoir des éléments financiers sur le top 10 ou 20 ou encore une répartition des investissements selon différents indicateurs : niveau de chiffre d’affaires, de rentabilité, de croissance, etc.

 
Fonds bpifrance - modèle d'information des investissements
Source : Plaquette Bpifrance 
 
S’agissant d’un fonds de fonds, il est également à noter que nous ne disposons pas d’information sur le “trackrecord” des gestionnaires de fonds partenaires de Bpifrance, ni même de leur nom. C’est à dire que nous n’avons par exemple aucune idée de leurs performances passées ou de leurs stratégies d’investissement.
 
Les sociétés non cotées, de taille moins importante que celles cotées, sont plus susceptibles d’être fragilisées par la crise actuelle. Il aurait été souhaitable d’avoir davantage d’informations sur la situation de ces sociétés afin de rassurer les épargnants.

 

Manque de clarté sur les niveaux de valorisation

La crise actuelle étant un game changer, nous souhaitions savoir si les sociétés dans lesquelles le fonds a investi ces dernières années avaient été valorisées pré ou post-covid. Encore une fois, peu d’information dans ce document sur les niveaux de valorisation pris en compte, si ce n’est la mention suivante :

“Les Fonds Cédés sont apportés au Fonds pour leur Valeur d’Apport (étant précisé que la Valeur d’Apport a été déterminée postérieurement à la crise du Covid-19 et intègre donc une estimation de l’impact de cette dernière). Cette Valeur d’Apport ne reflète pas nécessairement la valeur liquidative des parts ou actions des Fonds Cédés. Par ailleurs, il ne peut être exclu que le ou les Tiers Indépendants ai(en)t surestimé celle-ci et qu’elle ne reflète pas la valeur future des Fonds Cédés.”
 
Concrètement, nous n’avons aucune idée de la décote prise en compte pour valoriser les entreprises du fonds, même pas sur un niveau moyen de décote. Il est évidemment difficile de mesurer ces impacts tant cette crise et sa durée sont imprévisibles, mais on aurait souhaité savoir quelles hypothèses ont été prises en moyenne sur l’ensemble du portefeuille. Ce manque de transparence n’inspire pas une grande confiance.

 

Un rendement cible peu attractif au regard des contraintes

Le fonds Bpifrance vise un rendement annuel net de frais de l’ordre de 5 à 7%, en deçà du niveau que l’on pourrait attendre d’un fonds de private equity (de l’ordre de 10%) étant donné le niveau de risque associé (7/7). Une performance annuelle de 5 à 7% est ce qu’on pourrait espérer d’un investissement indiciel diversifié, par exemple un ETF MSCI World. Cependant, l’ETF ou autre produit coté peut être vendu en un clic quand un placement dans ce fonds est bloqué pour 6 ans. De même, les sociétés cotées incluses dans un ETF fournissent quantités d’informations aux investisseurs, alors que nous ne savons rien des 1 500 sociétés du fonds Bpifrance.

S’il apporte une exposition à un autre type d’actifs, le rendement attendu par le fonds Bpifrance n’offre pas de prime d’illiquidité ni de prime de risque satisfaisante par rapport à un investissement coté.

 

Une occasion manquée d’impliquer les épargnants

Une communication très maladroite de l’Etat

Souhaitant capter la manne financière que représente l’épargne des français, qui est malheureusement essentiellement placée sans risque, l’Etat et en particulier Bruno Le Maire ont été très maladroits dans leur communication. Cette opportunité d’investissement, au rendement espéré de 5 à 7% a été comparée au livret A pour susciter l’intérêt des épargnants, mais la comparaison n’a pas de sens et est même dangereuse. Le niveau de risque est ici très élevé, il s’agit d’un placement bloqué pendant 6 ans et qui n’offre aucune garantie sur les rendements, d’autant plus dans le contexte économique actuel. Encore heureux que le rendement espéré soit supérieur aux 0,5% du livret A…

 

Un nouveau fonds direct aurait été plus judicieux

Si l’objectif est réellement de rediriger une partie de l’épargne des français vers les entreprises françaises, il aurait été plus cohérent de constituer un nouveau fonds à investir sur les prochains mois / années, sur les nouvelles bases établies par la crise sanitaire. Cela aurait permis de capitaliser sur l’élan patriotique pour investir dans des sociétés qui ont besoin d’être soutenues tout en ayant de belles perspectives. Dans cette optique, un fonds d’investissement direct géré par Bpifrance aurait offert plus de transparence aux épargnants avec un niveau de frais inférieur.

Cependant, avec un montant visé de 95 M€, ce fonds représente une goutte d’eau dans l’océan du financement des PMEs. Il s’agit probablement d’abord d’une opération de communication, au succès assuré vu le faible montant requis, d’autant plus que tous les intermédiaires seront incités à distribuer ce produit aux épargnants compte tenu du niveau de frais élevé.

En conclusion, vous l’aurez compris, ce placement proposé par Bpifrance ne nous paraît pas très intéressant pour les particuliers. Il est réservé à des épargnants peu averses au risque, avec un patrimoine financier déjà bien établi et qui souhaite se diversifier via du non coté avec un montant limité. Ce n’est en aucun cas une alternative au livret A ou un premier placement financier à réaliser, comme la communication de Bruno Le Maire a pu le laisser entendre.

Vous pouvez retrouver l’ensemble des documents d’information et souscrire sur le site d’123 IM.

Besoin d’aide dans vos démarches d’investissement ? Les conseillers Axel seront ravis de vous accompagner en toute indépendance, n’hésitez pas à nous contacter.

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Par Guillaume Lartigau et Julien Saint Georges, co-fondateurs d’Axel : l’indépendance au service de votre patrimoine