Blackrock et les ETFs par Arte : documentaire de qualité ou sensationnaliste ?

11 octobre 2019

Dès l’introduction, le ton est donné. Sur fond de musique stressante et d’images sombres de Wall Street, le reportage commence par “L’argent gouverne le monde, personne n’en possède davantage que l’investisseur financier Blackrock”. On sent dès l’ouverture qu’on s’oriente vers un documentaire sensationnaliste.

Si ce reportage a le mérite de mettre Blackrock et le marché des ETFs sous les projecteurs ainsi que de poser plusieurs questions importantes, il joue beaucoup sur le ton sensationnaliste et comprend de nombreuses erreurs. Voici les clés pour le décrypter.

Documentaire Arte sur Blackrock

1. Pourquoi il faut regarder le reportage d’Arte

Blackrock, un géant méconnu

Tout d’abord, le reportage s’intéresse à une société qui a un poids très important dans le monde économique et financier mais qui reste très méconnue du grand public : Blackrock.

Il s’agit du leader de la gestion d’actifs avec plus de 6 520 milliards de $ d’actifs sous gestion. Blackrock est chargé par ses clients, qui vont du petit épargnant à l’investisseur institutionnel, d’investir ces sommes. Compte tenu de son poids, Blackrock est devenu un acteur très influent et mérite donc d’être mieux connu.

L’essor phénoménal de la gestion passive

Ensuite, le reportage traite notamment des Exchange Traded Funds (ETFs), ces fonds d’investissement cotés en bourse qui permettent une gestion passive (on y reviendra). Les ETFs représentent une part significative de l’activité de Blackrock et ont connu un développement exponentiel ces dernières années, notamment aux Etats Unis.

Comme le mentionne le reportage sans toutefois entrer dans les détails, ils permettent à des investisseurs particuliers d’investir de façon diversifiée avec des frais très faibles et sont accessibles dès un petit montant. Leur développement a poussé les gestionnaires actifs, qui sont rémunérés pour analyser les meilleures opportunités d’investissement, à diminuer les frais qu’ils réclament aux clients, diminuant ainsi le coût de leurs fonds d’investissement pour les épargnants.

De nombreuses études ont montré que les gestionnaires actifs ne parvenaient pas à battre le marché sur longue période, il semble donc inutile de payer davantage de frais pour faire appel à leur expertise plutôt que de suivre le marché de façon passive en investissant dans un ETF.

ETFs: flux gestion passive vs. gestion active

Ce phénomène a poussé de nombreux américains à se tourner vers les ETFs et en août 2019, pour la première fois, la gestion passive (ETFs et fonds indiciels) a dépassé la gestion active, avec 4 271 milliards de $ investis contre 4 246 pour les fonds actifs. Cela vaut donc le coup de s’intéresser à ces produits d’autant plus qu’ils sont peu mis en avant par les banques françaises (car peu rentables pour elles).

Fonds actifs vs. fonds de gestion passive

Le risque concurrentiel sur le marché des ETFs

Le reportage met également en avant le risque de duopole sur ce marché en plein essor. Les deux principaux acteurs, Blackrock via iShares et Vanguard, détiennent aujourd’hui près de 65% du marché et continuent de gagner du terrain face à leurs concurrents :

Parts de marché ETFs : Blackrock vs. concurrents

Or le manque de concurrence pourrait constituer un risque à terme pour les épargnants et pour le système financier dans son ensemble si la gestion passive continue son expansion dans les conditions actuelles.

Le pantouflage sur les postes politiques clés

Enfin, dans ce documentaire, Arte met également en avant un problème, qui n’est pas propre à Blackrock mais commun à la plupart des métiers du conseil et particulièrement du conseil financier, le pantouflage. Il s’agit du passage du secteur public au secteur privé, et inversement, sur des postes clés. Les exemples les plus célèbres en Europe sont Mario Draghi, Vice Président de Goldman Sachs en Europe qui est devenu Gouverneur de la Banque d’Italie puis Président de la BCE, ou encore Mario Monti et José-Manuel Barroso, toujours avec Goldman Sachs. Cette pratique est tout à fait légale mais présente un risque de conflits d’intérêt dans certains cas, c’est pourquoi elle est à surveiller et mérite d’être mise en lumière.

2. Inexactitudes, imprécisions : un reportage en manque de rigueur et de structure

Le problème majeur de ce reportage, c’est qu’il mélange tout. On ne sait jamais vraiment s’ils parlent des ETFs, de la gestion active, des hedge funds… Bref, on en vient parfois à se demander si les auteurs ont vraiment compris tous les sujets qu’ils essaient de traiter. C’est dommage car il en résulte un reportage plein d’inexactitudes et d’imprécisions.

Les mots ont leur importance

A plusieurs reprises dans le reportage, les auteurs utilisent des mots inappropriés qui conduisent malheureusement à des erreurs grossières et des malentendus pour le téléspectateur. Par exemple, le reportage indique que “d’après les spécialistes, les 3 plus gros fonds d’investissement seraient majoritaires dans 90% des 500 plus grandes entreprises américaines”.

Un actionnaire majoritaire détient plus de 50% des droits de vote de la société (et donc souvent aussi plus de 50% du capital). Selon le reportage, les 3 plus grands fonds auraient donc le contrôle sur presque toutes les 500 plus grandes sociétés américaines. Si l’on regarde les principales sociétés américaines, on se rend vite compte de l’erreur d’Arte. Au capital d’Amazon, Blackrock (2%), Vanguard (3%) et Fidelity (6%) détiennent collectivement 11%, mêmes ordres de grandeur pour Apple et Microsoft. En réalité, si on prend les 3 premiers fonds au capital de chaque société, ils sont souvent le 1er actionnaire mais sont très loin d’être majoritaires et donc d’en avoir le contrôle !

Des “experts”, vraiment ?

A plusieurs reprises, le reportage fait intervenir des “experts” qui semblent ne pas du tout maîtriser leur sujet. Par exemple, lorsqu’un professeur d’Université est étonné d’apprendre que Tim Cook, CEO d’Apple, n’en est pas le 1er actionnaire… On est proche du ridicule.

“J’imaginais que Bill Gates était l’actionnaire majoritaire de Microsoft, de même que Steve Jobs ou Tim Cook chez Apple, ou encore Mark Zuckerberg chez Facebook comme la presse peut le laisser entendre.” L’expert, présenté comme un chercheur universitaire ayant une approche scientifique de la finance, se fie donc à la presse plutôt qu’aux chiffres, et n’est pas du tout au clair sur le financement des sociétés par les marchés financiers… 

On essaiera aussi de lui pardonner sa méconnaissance de l’histoire d’Apple et de Steve Jobs ainsi que le fait qu’il n’ait pas pris la peine de s’intéresser réellement à l’actionnariat de Facebook et notamment aux actions de classe B du réseau social (aux dernière nouvelles Mark Zuckerberg est bien le premier actionnaire de Facebook et il possède même une majorité des droits de vote…).

Par ailleurs, le reportage se base sur une déclaration de Carl Icahn sur un plateau TV en compagnie de Larry Finck, le PDG de Blackrock pour présenter Blackrock comme “un danger pour le monde de la finance”. Carl Icahn, présenté comme “un spécialiste de 1er plan de la finance”, est un célèbre gestionnaire de fonds spéculatifs ou hedge fund. C’est un activiste qui a eu un comportement particulièrement agressif vis-à-vis des sociétés dont il était actionnaire.

Sa déclaration, qui remonte à l’été 2015, n’est absolument pas questionnée dans le reportage. Il aurait été utile de préciser qu’à l’époque l’un des fonds de Carl Icahn était en train de prendre une importante position vendeuse sur le marché action américain. C’est à dire qu’il anticipait, et espérait, justement un crash ou du moins une baisse des cours. Les actions de la réserve fédérale américaine (FED) qu’il critique et qui seraient soutenues par Blackrock lui sont donc défavorables. Les choses ne se sont pas passées comme prévu pour lui et ce fonds a perdu près de 18% en 2015 puis plus de 20% en 2016. Le fait qu’il soit un gestionnaire actif n’est pas non plus explicité dans le documentaire alors que le développement de la gestion passive est justement une menace pour lui.

Parfois, le problème ne vient pas de l’expert mais de l’utilisation de ses propos par Arte. Ainsi, quand un autre expert déclare “Le PDG d’une grande entreprise cotée […] se doit d’avoir une vue d’ensemble complète de ses actionnaires, il a intérêt à ce qu’il s’agisse en majorité de gros fonds d’investissement que d’une multitude de petits actionnaires ou de fonds spéculatifs, […] parce que cela vous apporte de la stabilité”. Ce qui est présenté de façon négative dans le reportage semble donc être un atout pour les entreprises.

Une mauvaise compréhension de Blackrock et de son fonctionnement

Le documentaire est tellement confus que même au bout d’1h30min il nous paraît impossible pour quelqu’un n’ayant jamais entendu parler de Blackrock au préalable d’être en mesure de comprendre comment est organisée cette société.

Tout d’abord clarifions un point : Blackrock n’est pas une société obscure à l’abri de toute régulation. Il s’agit d’une société cotée à la bourse de New York, ses rapports annuels et ses comptes semestrielles notamment sont donc accessibles publiquement. De plus, ses activités d’investissement nécessitent des agréments dans les différents pays dans lesquels la société propose ses services. Elle est donc, par exemple, sous la supervision de la SEC (le gendarme de la bourse américain), de la FCA (son équivalent britannique) et de l’AMF en France.

Il est évident que cela ne veut pas dire que tout ce que fait la société est bien ou disponible publiquement mais c’est loin d’être une boîte noire comme le laisse supposer le reportage.

Au cours du documentaire, on passe d’une activité de Blackrock à l’autre sans que les transitions soient toujours claires. Afin de mieux comprendre son organisation, intéressons nous maintenant aux services que propose Blackrock à ses clients. Ils peuvent être regroupés en quatres grands domaines :

  • La gestion passive, activité principale de Blackrock

Il s’agit principalement, comme expliqué dans le reportage, d’ETFs, mais aussi d’OPCVM non cotés répliquant la performance d’un indice, comme on en trouve en abondance en France dans nos banques et dans nos contrats d’assurance-vie. Ensemble, tous ces fonds représentaient, fin 2018, 65% des 6 000 milliards de $ d’actifs placés chez Blackrock par ses clients.

Sur cette partie de son activité, Blackrock n’a presque aucune marge de manoeuvre sur les sociétés dans lesquelles les fonds sont investis, il s’agit plutôt d’une gestion en mode pilote automatique. En effet, Blackrock ne contrôle pas la composition des indices et ses clients sont libres d’investir dans les ETFs et les fonds qu’ils veulent, et ils prennent la décision de vendre, pas Blackrock.

A priori la valeur ajoutée d’Aladdin dans le choix des investissements est restreinte pour cette activité.

  • La gestion active

Blackrock propose des fonds qui possèdent une stratégie d’investissement, par exemple investir au moins 70% des actifs du fonds dans des sociétés d’Europe continentale. La composition exacte du fonds (c’est à dire les sociétés qui vont être sélectionnées et le poids que chacune aura dans le fonds) est cependant à la discrétion des employés de Blackrock, tant que la stratégie vendue aux investisseurs est respectée.

Comme pour la gestion passive, il s’agit principalement d’investir dans des sociétés cotées ou des obligations de sociétés, mais cela inclut aussi des investissements alternatifs comme par exemple du private equity, des investissements dans des hedges funds ou dans des projets d’infrastructure.

Sur cette partie de son activité, qui représentait moins de 30% des actifs sous gestion à fin 2018, Blackrock a une marge de manœuvre beaucoup plus importante, mais pas totale, sur les investissements qui sont réalisés pour le compte de ses clients. Et c’est ici qu’Aladdin est surement très utilisé en interne pour prendre les décisions d’investissement.

  • Le conseil

Blackrock conseille des Etats ou des entreprises du secteur financier, comme mentionné dans le reportage. Le chiffre d’affaires de ce segment était de 113 millions de $ en 2018, soit moins de 1% des 14,2 milliards de $ de CA du group Blackrock cette année là.

  • Les services technologiques

Il s’agit principalement ici de vendre à d’autres entreprises le droit d’utiliser le désormais fameux système Aladdin. Le chiffre d’affaires de ce segment était de 785 millions de $ en 2018, soit environ 5,5% du CA total.

Blackrock - Répartition des actifs sous gestion (2018) Blackrock - Répartition du base fee (2018)
Source :
Rapport annuel 2018 de Blackrock. * Revenus de Blackrock liés à la gestion des fonds (soit 11,6 Mds de $ sur les 14,2 Mds de $ de chiffre d’affaires 2018). Cela exclut donc les revenus liés à la performance des fonds (412 millions de $), au conseil (113 millions de $), aux services technologiques (785 millions de $) et les autres revenus.

Il est dommage de ne pas avoir précisé l’utilisation d’Aladdin au sein des différentes activités, ce qui aurait clarifié son champ d’action et peut-être permis de comprendre comment ce logiciel est utilisé par Blackrock, et les autres sociétés qui l’utilisent, ainsi que la place de celui-ci dans la chaîne de valeur de l’industrie financière. Nous regrettons que le reportage tombe dans la facilité du sensationnalisme au détriment d’une analyse rigoureuse.

Par exemple, il est mentionné qu’Aladdin “brasse 18 000 000 000 000 $” tous les jours. Il s’agit effectivement d’un chiffre astronomique ! Mais de quoi parle-t-on exactement ? La formulation laisse penser que c’est de l’argent qui rentre et qui sort d’Aladdin tous les jours, c’est à dire d’un montant de transactions quotidiennement réalisées par le logiciel. Il ne peut pas s’agir que d’investissements dans des sociétés cotées car d’après la banque mondiale les montants échangés sur l’ensemble des marchés actions mondiaux sur toute l’année 2018 étaient de 68,2 trillions de $. Mais de quels flux s’agit-il alors ? De transactions sur des obligations ? Sur les marchés de change ? S’agit-il réellement de flux financiers quotidiens ou alors de la valeur de l’ensemble des actifs gérés à travers Aladdin par Blackrock et les autres sociétés utilisant le logiciel ? Impossible de le savoir car le documentaire ne le dit pas explicitement.

Comme nous l’avons mentionné plus haut, les monopoles ne sont pas une bonne chose et il n’est pas sain qu’une telle quantité d’argent soit gérée à travers un seul logiciel. La diversité est importante et il faudrait éviter que de trop nombreux investisseurs se basent sur les mêmes sources et les mêmes conseils pour prendre leurs décisions d’investissement.

Une mauvaise compréhension des ETFs et du risque associé

Fonctionnement des ETFs

Un ETF réplique la performance d’un indice boursier. Ainsi, l’épargnant choisit un indice, le marché des actions aux Etats-Unis par exemple, ou un secteur et/ou une géographie particulière, et investit via un ETF qui suit cet indice. L’objectif d’unETF est donc d’offrir la même performance que celle de son indice de référence.

Concrètement, le gestionnaire d’ETF dispose de deux méthodes pour répliquer l’indice :

  • Réplication physique : il investit réellement dans les sociétés qui composent l’indice, c’est le cas pour 97% des ETFs aux Etats-Unis
  • Réplication synthétique : il investit dans d’autres sociétés mais échange la performance de celles-ci contre celle de l’indice, via un swap. Concrètement, il n’a pas investi dans les sociétés qui composaient l’indice mais il a garanti la performance de cet indice à l’épargnant. Cela représente moins de 3% du montant investi en ETFs aux Etats-Unis mais c’est un peu plus courant en Europe

Dans les deux cas, tout est transparent, le gestionnaire de l’ETF doit mentionner le type de réplication dans le Document d’Informations Clés pour l’Investisseur (DICI).

Par conséquent, les gestionnaires d’ETFs comme Blackrock, via sa filiale iShares, n’ont que très peu de marge de manœuvre sur cette activité. Les épargnants ne leur prêtent pas de l’argent dont BlackRock dispose à sa guise comme l’indique le reportage. La firme américaine exécute le souhait de l’épargnant en investissant dans les sociétés de l’indice qui correspond à l’ETF que l’épargnant a choisi. Soit les auteurs n’ont pas vraiment compris ce qu’est un ETF soit ils mélangent totalement les ETFs (gestion passive, la plus grosse partie de l’activité de Blackrock) et la gestion active.

Quand un expert interviewé indique que Blackrock est “actionnaire de multiples sociétés, Apple, Microsoft, etc., l’entreprise a placé ses fonds partout” puis “dès que Blackrock investit sur les marchés avec ses ETFs, cela inquiète les autres gestionnaires financiers qui se retirent”, cela n’a donc aucun sens et c’est un mensonge. Le produit phare de Blackrock, et de ses concurrents, c’est un ETF S&P 500, c’est à dire qui réplique la performance de l’indice majeur des actions américaines. Ils investissent donc dans les 500 plus grosses capitalisations boursières américaines et donc dans les mêmes sociétés. Par ailleurs, il est normal que Blackrock “place ses fonds partout” puisque c’est justement le principe de l’ETF comme expliqué précédemment. Arte est totalement contradictoire sur cet aspect.

ETFs et risque en cas de krach boursier

Rappelons un élément qui n’est pas précisé dans le reportage, mais en cas de forte chute des marchés, ce n’est pas Blackrock qui décide de vendre les ETFs. Si l’épargnant ne vend pas ses parts d’ETFs, Blackrock ne peut pas le faire pour lui, il reste maître de ses choix. Ce sont bien les décisions des épargnants qui alimentent la chute lorsque les marchés baissent, souvent en vendant sous le coup de la panique, des émotions, quand les médias évoquent la baisse des marchés.

Ensuite, si tout le monde vendait les ETFs en même temps, effectivement cela contribuerait à la baisse des marchés puisque le gestionnaire d’ETF devrait vendre des actions des sociétés qui composent l’ETF. Mais rien de spécifique aux ETFs, cela revient à dire que si beaucoup d’actionnaires vendent des actions en même temps, le prix de ces actions baisse. On pourrait d’ailleurs penser que le risque de “panic selling” est plus modéré dans le cas des ETFs car les épargnants ont choisi une forme de gestion passive qui s’inscrit dans le long terme.

Le reportage fait d’ailleurs une grossière erreur en parlant de “perte financière” pour les sociétés en cas de baisse du cours de leur action. C’est faux. Les actionnaires peuvent enregistrer des pertes s’ils vendent moins cher qu’ils ont acheté mais cela n’impacte pas l’activité de la société, cela ne fait pas qu’elle vendra moins de produits ou services. Cela peut être une conséquence si la crise financière provoque une récession qui impacte l’activité de cette société mais ce n’est pas automatique.

Deux phrases résument le manque de compréhension des auteurs voire une certaine malhonnêteté intellectuelle :

  • En évoquant un krach éclair qui a eu lieu le 6 mai 2010, le reportage dit “on ne sait pas ce qu’il s’est passé, mais une chose est sûre, les ETFs étaient particulièrement impliqués”. Comment avoir autant de certitude en évoquant un sujet qu’on dit clairement ne pas comprendre ? Les ETFs ont-ils été une cause du crash, un accélérateur / amplificateur, un dommage collatéral ou une victime de ce crash ?
  • “Les ETFs devraient-ils constituer des réserves comme les banques ? Ils disposeraient ainsi de moins d’argent pour spéculer et de moins de possibilité de faire des profits”. Via les ETFs, Blackrock investit pour le compte de ses clients épargnants dans les sociétés qu’ils ont eux même choisi (via un indice certes). Blackrock ne spécule donc pas avec les ETFs et ses profits se limite à un % très faible du montant investi chaque année (de l’ordre de 0,1% environ).

 

3. Les questions oubliées par le reportage

Ce reportage aborde certaines questions importantes sans toutefois aller suffisamment loin, et oublie des questions majeurs.

Gouvernance : transparence et rôle des investisseurs passifs

Dans le cadre de la gestion passive, le pouvoir de voter lors des assemblées générales (“AG”) des entreprises est entre les mains des gestionnaires d’ETFs et autres fonds indiciels (donc Blackrock, Vanguard et les autres) et non pas des investisseurs finaux. Le développement de la gestion passive pose donc le risque d’une concentration du pouvoir de vote et la question de la transparence des votes de ces grandes institutions.

Blackrock publie à la fois des guides explicitant ses convictions et ses grands principes de vote ainsi que des rapports très généraux sur ses actions lors des AG. Mais, comme mentionné dans le reportage, les paroles sont-elles suivies d’actes ? Aux Etats-Unis, grâce à une réglementation de la SEC, il est possible d’avoir accès au détail des votes de Blackrock lors des AG des entreprises incluses dans les ETFs américains du groupe, mais il n’y a aucune synthèse par ETF et il faut donc éplucher les résultats entreprise par entreprise… (si vous avez du temps vous pouvez le faire par ici).

Les organismes qui ont effectué ce travail mettent en lumière une situation très loin d’être positive pour Blackrock : l’ONG MajorityAction a ainsi publié un rapport montrant que Blackrock a voté contre de nombreuses résolutions proposées par d’autres actionnaires et liées au climat et à la transition énergétique lors des AG de sociétés du secteur de l’énergie. A notre connaissance, cette transparence n’est pas disponible en Europe… Il serait temps que ce soit le cas !

Les questions de gouvernance d’entreprise et de vote en AG sont-elles d’ailleurs compatibles avec la gestion passive ? Il paraît impossible de demander à chaque investisseur final de s’exprimer sur chaque résolution pour chaque entreprise détenue dans l’un des ETFs qu’il aurait choisi. Mais ne serait-il pas possible de leur demander leur avis sur quelques résolutions clés ayant un impact sociétal fort ? Par exemple, l’égalité salariale au sein de l’entreprise ou l’environnement.

Même si les investisseurs ont fait le choix de la gestion passive et qu’ils n’ont, dès lors, probablement pas envie de prendre le temps de s’impliquer dans la gouvernance des entreprises composant leurs ETFs, ils devraient a minima pouvoir avoir accès facilement à ces informations. Notamment à l’heure où de plus en plus d’ETFs mettent en avant des critères Environnementaux Sociaux et de Gouvernance (ESG).

Au-delà de la gestion passive, et de manière plus générale, les régulateurs et les sociétés devraient tout faire pour faciliter l’exercice des droits de vote par tous les actionnaires. Il faudrait notamment généraliser la possibilité de voter à distance de manière électronique.

Impact d’une entrées ou sorties d’un indice pour une société

Les ETFs répliquent un indice boursier dont la composition peut évoluer dans le temps. Si l’on prend l’exemple du CAC 40, il a connu une dizaine d’entrées et sorties depuis 2015.

Evolution de la composition du CAC 40 (2015-2019)

DateValeur entranteValeur sortante
24 juin 2019ThalesValeo et Worldline
3 mai 2019Worldline (scission avec Atos)Aucune
24 septembre 2018Dassault SystèmesSolvay
18 juin 2018HermèsLafargeHolcim
18 septembre 2017STMicroelectronicsNokia
20 mars 2017AtosKlépierre
21 mars 2016SodexoAlstom
7 janvier 2016NokiaAlcatel Lucent (fusion)
21 décembre 2015KlépierreEDF
23 mars 2015PSA Peugeot CitroënGemalto

Source : Wikipedia

Une des problématiques posées par les ETFs est l’impact pour les sociétés qui entrent et sortent de l’indice. L’entrée dans un indice devrait mécaniquement booster le cours de l’action entrante. Les ETFs vont devoir suivre le changement de composition de l’indice et donc investir dans la société qui entre dans l’indice. Inversement, lorsqu’une société sort d’un indice, les gestionnaires d’ETFs vont vendre massivement cette action. Ces flux de vente peuvent être conséquents et avoir un impact important, d’autant plus sur des titres peu liquides. On aurait aimé que le reportage analyse ce phénomène assez peu étudié pour l’instant.

Il existe aussi d’autres questions techniques liées aux ETFs comme par exemple leur liquidité en cas de crash et le rôle des “Participants Autorisés”, la concentration des ordres au fixing ou encore la corrélation entre le cours d’un indice et ceux des sociétés qui le composent.

Pourquoi la BCE a-t-elle eu besoin de recourir au privé ?

Le reportage met en lumière le rôle que Blackrock a joué pendant la crise financière de 2008, en aidant le gouvernement américain à évaluer la situation des banques. C’est ainsi que Blackrock semble avoir développé son offre de conseil.

En 2014, lorsque la Banque Centrale Européenne (BCE) récupère un nouveau rôle central dans la supervision et le contrôle des principales banques d’États européens via la création du Mécanisme de Surveillance Unique (MSU), elle fait appel à des consultants externes dont Blackrock. La BCE dispose de moyens très importants et emploie de nombreux anciens cadres d’institutions bancaires, pourquoi a-t-elle besoin de recourir au privé ? Et en particulier à un des principaux investisseurs au monde ? Le reportage mentionne des effectifs insuffisants à l’époque, c’est un peu léger.

Le recours au privé présente forcément un risque de conflits d’intérêts, d’autant plus que Blackrock n’est pas une société spécialisée dans le conseil mais dans l’investissement. Il y a forcément un risque de collusion avec son activité de gestion active qui peut, dans le pire des cas, conduire à des délits d’initiés si Blackrock est au courant des actions que la BCE va mettre en place. Ce risque est à relativiser car Blackrock n’investit pas pour son compte propre comme nous l’avons expliqué mais pour des tiers, et car la réglementation impose la mise en place de murailles de Chine.

Mais il aurait été utile d’expliquer plus en détail pourquoi la BCE n’a pas pu se passer du conseil de ces acteurs privés dont l’activité principale est liée aux décisions de la BCE, et de comprendre quel type d’information Blackrock a fourni à la BCE et à quelles informations sensible la firme américaine a pu avoir accès.

En résumé, ce documentaire a le mérite d’exister et de parler d’un sujet peu exploré par les médias grand public, mais nous aurions apprécié une approche plus rigoureuse et moins sensationnaliste des auteurs.

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Guillaume et Julien, co-fondateurs d’Axel